L’entreprise nomade

Dans l’esprit de beaucoup de gens, civilisation rime avec sédentarité.  Car ce sont le plus généralement les sédentaires qui ont laissé des vestiges, des villes, des monuments, des murs.  On se souvient des sédentaires et on préfère oublier les nomades.  Car l’homme insaisissable, qu’il soit errant, nomade ou sans domicile fixe, a toujours effrayé l’homme sédentaire.

Jean-Jacques Rousseau disait que « la civilisation naît quand les gens commencent à construire des barrières« .  Et cette remarque est très perspicace car, effectivement, toutes les civilisations sont les produits d’une restriction de la liberté que l’on a délimitée avec des barrières. Sauf probablement les Aborigènes d’Australie qui otn maintenu jusqu’au XVIIe siècle une civilisation sans barrières.

Les murs n’ont jamais produit rien d’autres qu’une séparation entre les hommes: murs de nos villes fortifiées, muraille de Chine, mur de Berlin, mur de séparation entre le Mexique et les Etats-Unis, entre Israéliens et Palestiniens, barrière de Ceuta au Maroc…  La liste des murs est interminable.  A peine a-t-on abattu l’un d’entre eux qu’un nouveau mur surgit.

Et ces murs visibles engendrent ou sont la conséquence de tous nos murs intérieurs qui nous empêchent d’aller vers l’autres.  L’autre est différent?  Je m’en protège en élevant un mur de méfiance et de rejet.

Les nomades ne produisent pas de murs.  Leurs tentes sont généralement rondes, symbole du Ciel sous lequel ils vivent.  Les habitations des sédentaires sont généralement carrée comme la Terre à laquelle ils s’accrochent et qu’ils travaillent.
Le nomade se déplace vers la nourriture, le sédentaire exploite son implantation jusqu’au sous-sol.

Pendant les derniers siècles, nous avons cru que la véritable civilisation était sédentaire.  Et les entreprises ont évidemment suivi et amplifié ce mouvement.  Le marchand ambulant s’est lui aussi sédentarisé.  Mais aujourd’hui que la nourriture commence à manquer, beaucoup retrouvent les vertus du nomadisme, de vivre sans bureau, sans matériel lourd, de se déplacer là où est le client.  Le nomade ne s’accroche pas désespérément à tout ce qui risquerait de l’alourdir.  Dans l’entreprise d’aujourd’hui, le matériel du travailleur nomade est infiniment plus léger que celui d’un employé d’une entreprise sédentaire: un ordinateur ultra-portable, une connexion 3G et tout le reste dans les nuages (cloud computing).  Il ne s’encombre ni de procédures lourdes, ni de bureaux prestigieux, ni d’ordinateurs connectés à des serveurs qu’on s’épuise à sécuriser, ni de personnel.  Il n’a plus à se battre contre les syndicats ni contre tout ce qui entrave la créativité.  Car la créativité et l’innovation sont les filles du nomadisme.
Le travailleur nomade a abattu les murs qui l’empêchaient d’aller vers le monde, y compris ses murs intérieurs qui le coupaient de la vraie vie. Il laisse peu de traces inutiles de son passage, n’utilise presque pas de papier et pollue beaucoup moins que le sédentaire.  Il sait qu’une trace est une crasse.

Mobile, il est plus rapide que les sédentaires, plus réactif, plus inventif, plus disponible.

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